Mademoiselle a disparu

Mademoiselle est une vieille fille de bonne famille. Il fut un temps où elle pouvait même présenter ses lettres de noblesse.

Mais, surtout, Mademoiselle est bonne fille : épouse de gentilhomme, Mademoiselle a gravi les marches du palais;  puis, quittant la Cour, Mademoiselle a couvert d’honorabilité nombre de jeunes filles bien nées, désireuses de convoler en justes noces.
Généreuse, Mademoiselle l’est sans conteste, car, au fil des siècles, elle n’a pas dédaigné les comédiennes, les institutrices à domicile, les standardistes, puis tout être féminin se dévouant au service de son prochain.

Au début du XXIème siècle, Mademoiselle se fait vieille et se trouve confinée dans des sphères de plus en plus réduites.

Le coup de grâce est tombé ces derniers mois.

Après des semaines éprouvantes au cours desquelles Mademoiselle fut salie, dégradée et accusée de tous les vices, la condamnation fut sans appel : elle devait se retirer de la vie publique. Alors que Mademoiselle avait su se faire aimer du peuple et quitter les plafonds lambrissés de la haute société, désormais, l’administration n’était plus réputée la connaître.

Que lui reprochait-on ?

Une infamie !

Mademoiselle permettait de distinguer le statut marital ou non d’une femme. A cause d’elle, celles qui rechignaient à passer au moins devant Monsieur le Maire (ou Madame la Mairesse) se sentaient violemment stigmatisées.
– Mademoiselle, cela fait ringard, entendait-on çà et là, et ce terme réduit la femme à son état civil, dit-on « mondamoiseau » pour les messieurs célibataires ?
– Peut-être…, a commencé Mademoiselle, tentant en vain de se défendre. Pourtant, cela donne un petit air frais et juvénile à celles qui y ont droit…
– Sornettes ! C’est pour les machos pervers ou les vieilles peaux nostalgiques ! »
La messe était dite. Désormais sans papiers, Mademoiselle vit dans la clandestinité.

                                                           mademoiselle

Elle n’y est pas seule, me direz-vous ! Effectivement, l’a rejointe « bon père de famille » dont la biographie attachante mériterait bien un article. Et il se peut que « école maternelle » vienne leur tenir compagnie. Suivront sans aucun doute « langue maternelle », « instinct maternel », et, au vu des progrès de la médecine, « lait maternel » ?

« Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu’en l’année 2050, au plus tard, il n’y aura pas un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant ? » (1984, G. Orwell)

Note :
Le terme « mademoiselle » est donné au XVème siècle à certaines femmes de condition, puis au XVIIème siècle, à la fille de Monsieur, frère du Roi, ainsi qu’aux filles et femmes de gentilhommes, et enfin, à toute jeune fille de condition. (voir http://www.cnrtl.fr/definition/mademoiselle)

Anacoluthe

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