Une femme aux semelles de vent

Les vacances sont déjà loin mais nous avons toutes de nouveaux projets de voyage à réaliser, des rêves inassouvis ou un besoin de découverte, même livresque, pour distraire un peu notre retour à la  vie citadine ou rurale.

Je vous propose aujourd’hui un beau cours de géographie associé à une sacrée leçon de courage, d’endurance, de volonté, en abordant la vie d’une exploratrice hors du commun, surtout pour son époque: fin XIXè début du XXème siècle:

Alexandra David-Neel.

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Née en 1869 à St Mandé, morte en 1969 à Digne (Alpes de Haute-Provence), Alexandra David-Neel vécut 101 ans!, 101 ans d’une vie entièrement vouée aux voyages, principalement en Inde et en Asie, à pieds, à dos de mule, de cheval ou de yack, en chaise à porteurs, rarement en train; avec pour passion chevillée au corps la rencontre et la compréhension d’un monde oriental fascinant et du boudhisme en particulier. Le corollaire: une immersion petit à petit dans cette civilisation aux confins de l’Asie, lui permettant l’entrée incroyable au Tibet, à Lhassa, en 1924, date à laquelle aucun étranger, et encore moins aucune femme étrangère, n’avait pu  pénétrer.

Que d’efforts, que de courage pour parvenir à ce but si périlleux!

Par tous les temps, mais surtout par le froid, la neige, le vent glacial à travers plaines ou cols le plus souvent à 3000 ou 4000m d’altitude, accompagnée de porteurs ou seule avec son fidel Aphur Youngden qui entre à son service en Avril 1924 alors qu’il n’a que 15 ans et qu’il étudie dans un monastère (la « dame-lama » en fera son fils adoptif en 1929), rien n’arrête cette femme viscéralement éprise de liberté, d’indépendance, beaucoup plus tournée vers l’Asie que vers tout autre continent.

Trouve-t-elle que la langue est un obstacle? Elle déploie des trésors d’arguments pour convaincre de lui apprendre le tibétain son voisin-ermite de sa caverne d’anachorète dans laquelle elle souhaite vivre quelque temps, à 4000m d’altitude, « sur un flanc de montagne escarpé et merveilleusement ensoleillé, dominant un cirque dont le fond était occupé par un large glacier ». Et cela marche!

Manque-t-elle d’argent? Car malgré l’ascétisme de sa vie, Alexandra D-N a  besoin de quelques subsides, ne serait-ce que pour payer les porteurs ou les provisions de nourriture.

Quand l’aide venue d’Europe tarde, elle frappe à toutes les portes, celles des missions chrétiennes toujours généreuses avec elle , ou bien celles des banques locales auprès desquelles elle emprunte sous le serment qu’elle remboursera . On mesure là sa force de persuasion et son opiniâtreté pour susciter une telle confiance dans des conditions aussi rudimentaires!

Se heurte-t-elle à l’interdiction  pour une femme, étrangère qui plus est, d’entrer dans les temples ou les monastères? Elle se déguise en homme, jouant la comédie en n’hésitant pas à se faire passer pour une « dame-lama » ou « lamani »

Et, comble du comble, pour entrer à Lhassa, ayant compris que sa seule chance de réussite était de se fondre parmi les « ardjopas », autrement dit les pélerins qui voyagent à pieds et qui errent dans le Tibet, elle se déguise en mendiante tibétaine, ajoutant à ses cheveux des crins de yack bien noirs, teignant sa chevelure avec un bâton d’encre de chine mouillé et demandant l’aumône! Elle brunit même son visage avec « un mélange de braise pulvérisée et de cacao »! (elle aura une grosse frayeur quand, ne se souvenant plus de ce maquillage après des jours et des jours d’errance,  elle prendra un bain chez l’habitant  ( d’eau glacée évidemment) et que la couleur de sa peau réapparaitra!)….

Au fil des ans, elle acquiert une certaine renommée en Europe car, en même temps qu’elle pérégrine, elle écrit.

En effet, celle qui fut surnommée « une femme aux semelles de vent » a deux passions: les  voyages et l’écriture.

Le livre qui va la rendre célèbre et dont nous vous recommandons la lecture est « le voyage d’une parisienne à Lhassa ». C’est le récit de cette aventure exceptionnelle, en 1924, entreprise à …55ans…La narration ne manque pas d’humour et l’analyse de la civilisation tibétaine si inconnue à l’époque est passionnante.

Alors, 20/20 Mme Neel?!

Non, car malgré tout le plaisir que j’ai pris à la découverte de la vie de cette voyageuse qui n’a jamais eu froid aux yeux mais si souvent froid aux pieds, je suis décontenancée par les éloges qui lui sont décernés sans aucune mention pour son mari sans lequel elle n’aurait jamais accompli ses voyages.

David-Neel:Deux noms de famille accolés tardivement, presque à regret par notre baroudeuse.

Le premier, « David », nom de sa propre famille, à laquelle elle a vite tourné le dos: mère catholique trop pieuse selon son goût, père protestant souvent absent puis décédé. Elle fugue deux fois adolescente.  L’esprit de liberté flottait au-dessus de son berceau!
Le second , « Neel », nom de famille d’un certain Philippe, qu’Alexandra rencontre à Tunis en 1904. Deux personnalités très indépendantes et attachées à leur liberté, dont on comprend qu’ils se sont mariés un peu par défi. Oui, mais…

Sept jours après leur mariage, Alexandra prend le large, pour ne plus revenir qu’épisodiquement auprès de son époux.

Colère, chagrin, lassitude puis acceptation: Monsieur Neel passe de la proposition de divorcer qu’Alexandra refuse à la générosité totale, puisqu’il va servir à son épouse d’archiviste, de garde-meuble, de correspondant et d’agent bancaire…Jamais il ne la laissera sans soutien financier ou moral. Mandats et lettres lui seront  envoyés au bout du monde, en temps de paix comme en temps de guerres (1914 et 1940). Si Alexandra est à court d’argent, c’est uniquement à cause des aléas de communication.

Alexandra répondait à son mari. Cette correspondance échelonnée sur 37 ans, conservée jusqu’à nos jours est la source essentielle  des renseignements sur notre exploratrice.

Comment alors admirer totalement une vie aussi riche soit-elle quand on la sait basée sur un égoïsme aussi forcené?

Car lorsqu ‘Alexandra entreprenait ses voyages, elle le dit elle-même, c’était mue par sa propre curiosité, son propre besoin de connaissance, sans aucune intention altruiste ni pour les peuples rencontrés, ni pour ses propres compatriotes, ou bien un certain désir de célébrité en Europe après parution de ses livres.

Comme nous sommes loin de cette Franciscaine (Mère Marie de la Passion dont vous trouverez le portrait ici en cliquant sur la rubrique « portraits ») dont elle fut contemporaine et qu’elle croisa peut-être même, puisque elles commencèrent leurs périples l’une et l’autre aux mêmes endroits; Tuticorin, Calcutta, Madras etc.

Ce manque de générosité s’est également exprimé dans la façon dont Madame Neel s’est servie des Missions Chrétiennes (catholiques et protestantes) auxquelles elle n’a pas manqué de recourir dans le besoin (maladie, manque d’argent etc), alors qu’elle en disait le plus grand mal.

Ce manque d’intégrité m’a donc déçue également!

Mais à vous de juger! et de faire vos commentaires ici!

Et si vous vous trouvez du côté de Digne, allez voir le musée consacré à cette femme étonnante où vous rencontrerez peut-être la secrétaire d’Alexandra David-Neel à la fin de sa vie: Marie-Madeleine Peyronnet.

Une biographie que je vous recommande pour sa clarté :

« Alexandra David-Neel » de Joëlle Désiré-Marchand (Arthaud poche). Seul défaut: l’absence de carte. Donc munissez-vous d’un Atlas!ADN 1

Bonne lecture et bon voyage avec Alexandra qui faisait renouveler son passeport à l’aube de ses 101 ans!

Sapajou

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