Le camp des seins

 

Scène 1 – Londres, novembre 2014

– Une jeune femme prend le thé dans un endroit huppé du centre. Rien ne la distingue des élégantes qui hantent le lieu pour le traditionnel tea time.
Rien, si ce n’est le nourrisson qu’elle tient discrètement contre sa poitrine. Car cette jeune mère allaite, suivant en cela son instinct, ses convictions, les conseils de ses proches peut-être, ou bien les campagnes « pro-allaitement » qui fleurissent régulièrement Outre-Manche, les recommandations de l’ O.M.S., de l’ O.NU. et que sais-je encore…mary_cassatt_-_jeune_femme_allaitant_son_enfant_-_1908 Mais voilà qu’un serveur se précipite sur elle et lui intime l’ordre de se cacher pour ne pas « choquer les autres clients ». La jeune femme s’exécute, furieuse et humiliée. Sur Internet, le sujet fait débat et les partisans des différents camps, avec passion et quelques noms d’oiseau parfois, font valoir leurs diverses opinions ; les détracteurs de l’allaitement en public invoquent l’indécence et le manque de respect humain…

Scène 2 – Strasbourg, novembre 2014

– Une jeune femme pénètre dans un édifice religieux: :
un office est en cours. Suivant les directives qu’elle a reçues, ses convictions certainement et surtout son goût immodéré pour la provocation, cette femme retire son tee-shirt et exhibe sa poitrine dénudée devant l’assistance en prière. Copieusement mitraillée par les photographes présents, la jeune femme se sauve ensuite en catimini, sans heurt, sans reproches…femen
Sur Internet… Dans les médias… Peu de bruit en fait, car notre militante exaltée n’était que dans la cathédrale. Certaines de ses comparses, il faut le reconnaître, ont eu à répondre d’actes similaires devant la justice. Parfois condamnées, parfois relaxées… Un peu d’exhibition sexuelle par-ci, de dégradations matérielles par-là, les jugements contournent soigneusement la notion de profanation ou, tout au plus, de respect humain…

Admis sur les plages, étalés sur les affiches publicitaires, dévoilés sur les toiles de maître, exhibés au cinéma, au fond, les seins ne dérangent plus, il faut bien le reconnaître. Sauf, lorsqu’il s’agit de l’allaitement, cet « esclavage » insupportable à Simone de Beauvoir. Ce qui divise, ce n’est pas le sein divulgué, c’est l’image de l’enfant nourri au sein dans l’espace public. Cet acte importune, il renvoie à une image de la femme qui ne colle plus à nos représentations catéchisées par les revendications féministes et autres théories du genre : n’entend-on pas ici et là qu’allaiter en public est avilissant, culpabilisant, voire discriminant ?
Et alors ? Bien sûr que l’allaitement est une contrainte obligeant celles qui le pratiquent à de nombreux sacrifices. Il est exact également que l’allaitement peut troubler celles qui ont fait un autre choix. Enfin, c’est vrai, l’allaitement est un acte discriminant, dans le sens où il relève de la division sexuelle naturelle et non d’un genre choisi.
Faut-il pour autant exclure les allaitantes de l’espace public et réserver cet acte intrinsèquement naturel aux plages envahies de topless, aux abri-bus placardés de publicités dénudées et aux sous-bois infestés d’exhibitionnistes ?

« Chacun de vos objets perdra le sens que vous lui attachiez, le beau ne sera plus le beau,
l’utile deviendra dérisoire et l’inutile, absurde. Plus rien n’aura de valeur profonde. » (Jean Raspail, Le Camp des Saints, 1973)

Anacoluthe

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