Réparer les vivants

Maylis-de-Kerangal-coup-de-caeur-des-etudiants_article_popinPas étonnant que Maylis de Kérangal ait reçu plusieurs prix littéraires pour ce livre, des prix attribués par des lecteurs (Prix Télérama, grand prix RTL, l’Express etc) parce que son dernier roman ne peut laisser personne indifférent et son écriture est superbe: une belle langue, des mots choisis, des pages très poétiques, d’autres d’une extrême précision, un rythme syncopé entre accélérations et temps suspendu, le tout dans l’unité de temps de la tragédie classique.

« Réparer les vivants »… avec les morts.

Simon 20 ans est touché à la tête dans un accident de voiture, le sang se répand rapidement dans son cerveau, à son arrivée à l’hôpital l’encéphalogramme est plat. Simon est mort, en coma dépassé…mais son coeur bat toujours.

Pour « l’infirmier coordonnateur des greffes » plus psychologue qu’infirmier d’ailleurs, il va s’agir de convaincre les parents de Simon, écrasés de douleur, de faire don de son coeur, de son foie, de ses reins et même de la cornée de ses yeux.

Pages superbes car les vraies questions sont posées:

Simon est-il vraiment mort si son coeur bat toujours? Oui répondent les professeurs Mollaret et Goulon. Depuis 1959 on est mort quand notre cerveau est mort.

Le père de Simon dira: « Et si nous disons non, nous sommes des monstres? »

Sa maman avancera timidement que Simon est baptisé, comme pour ajouter au caractère sacré de la personne humaine car bien sûr nous ne sommes pas que des corps, on ne change pas  » la pompe à sang » comme on change un moteur car notre coeur c’est notre âme, c’est le siège de l’amour. Ce jeune coeur qui battait fort pour Juliette,  pourra -t-il battre pour un autre désormais?

Quand les parents de Simon vont enfin dire « oui » la machine va s’emballer, il faut faire vite et les ordinateurs vont faire le tri dans les receveurs potentiels selon des critères uniquement scientifiques et on peut se demander s’il ne serait pas possible d’y ajouter des critères plus humains. Ceux-ci ne sont pas du tout évoqués par l’auteur. Vouloir préserver l’anonymat est bien légitime mais de la même façon qu’on voudrait qu’une maison de famille qui doit être vendue le soit à une autre famille pour que se perpétuent les batailles de polochon dans les chambres et les grandes tablées dans le jardin, il serait peut-être moins difficile pour les familles d’accepter ces dons d’organe selon des critères plus humains de goût ou de convictions. Si Simon avait pu donner un rein à un surfeur en insuffisance rénale, c’est plus que son organe qu’il donnait, c’est une part de sa passion, une plus grande part de lui-même.réparer les vivants 3

C’est un livre qu’on ne lâche pas et qui ne vous lâche pas, il vous hante longtemps, que penser de ces transplantations, que ferait-on confrontés à ce drame?

Malheureusement vous n’échapperez pas à la séquence érotique bien crue qui n’ajoute absolument rien au déroulement de l’action mais que l’on trouve systématiquement dans tous les romans modernes. Il nous fera réserver ce beau roman à des adultes, c’est dommage car c’est un sujet qui pourrait passionner bien des adolescents.

Editions Verticales 2014. Paru en collection folio

Haddocka

Publicités
Cet article a été publié dans A lire. Ajoutez ce permalien à vos favoris.